«MA MAISON DE PARFUM EST UNE GARDE-ROBE OLFACTIVE»

Yolanda Di Mambro March 18, 2013 Comments Off on «MA MAISON DE PARFUM EST UNE GARDE-ROBE OLFACTIVE»
«MA MAISON DE PARFUM EST UNE GARDE-ROBE OLFACTIVE»

Ma première rencontre avec Francis Kurkdjian remonte à une nuit d’automne glaciale de 2011. Lors de la soirée “La Fascination du Parfum”, il présentait à Zurich dans la pénombre d’une salle joliment décorée ses créations de parfum avec d’autres jeunes parfumeurs. Musique soul, lumière rose, cocktails effervescents. J’étais fascinée par son coffret de parfumeur et les petites histoires qu’il nous racontait pour chacune de ses fragrances.

Une année et demie plus tard, je l’ai rencontré à nouveau à Zurich, mais cette fois-ci en tant que journaliste. J’ai découvert une autre partie de son univers – plus intime. Il raconte des histoires avec ses parfums, tandis que moi je raconte des histoires avec des mots et une sensibilité de femme. À vous de découvrir l’univers de l’artiste Francis Kurkdjian.

Un parfum, c’est quoi pour vous?
Un parfum est une histoire. C’est comme un livre ou un film.

Dans votre cas, les histoires sont très personnelles. Vous êtes très attaché à votre famille.
On part toujours d’une histoire personnelle et on y ajoute des éléments réels ou inventés. Ma famille est souvent le point de départ de mes créations. Il existe un lien très étroit entre ma famille et la couture. J’ai imaginé ma maison de parfum comme une garde-robe olfactive.

À 15 ans, vous avez fréquenté une école de mode à Paris pour devenir styliste. C’est votre grand-père, un tailleur, qui vous a inspiré?
La couture est liée à mon enfance. Je passais beaucoup de temps chez mes grands-parents. Ma mère a appris à coudre aux côtés de mon grand-père. Elle faisait ses propres vêtements. À l’époque il n’y avait pas de prêt-à-porter tel qu’il existe aujourd’hui. La diffusion des vêtements était limitée. On recourrait aux tailleurs et aux couturières. J’aime beaucoup l’univers de la couture à cause de la création basé sur l’esprit et la main. C’était un des métiers que j’aurai voulu exercer quand j’étais plus jeune. Malheureusement, je ne dessinais pas assez bien.

J’imagine que vous étiez attiré plus par la mode féminine qui offre des voies beaucoup plus créatives que la mode masculine.
Oui. Même si j’aime beaucoup le vestiaire masculin, il y a une expression plus variée dans le vêtement féminin.

Après l’expérience à l’école de mode, vous avez décidé de créer des vêtements avec des parfums.
Oui. Le parfum est la chose las plus intime avant le vêtement. J’aime bien la relation entre le parfum et le corps. Quand on se sent bien dans son vêtement, on a une forme de liberté. Avec un parfum, c’est pareil. Si on aime un parfum, on se sent habillé. Quand j’étais jeune, je remontais dans ma chambre pour me parfumer si par hasard j’avais oublié de le faire. Le parfum est lié aux émotions de mon enfance.

Vous n’avez jamais travaillé aux côtés d’un maître parfumeur. C’était un avantage ou un désavantage?
On ne peut pas revenir en arrière et refaire l’histoire. Si vous travaillez auprès d’un maître parfumeur qui a la générosité de vous transmettre sa technique, c’est un plus. L’incovénient c’est que souvent ils imposent un style. Le fait de ne pas avoir été suivi par un maître parfumeur qui me disait comment il fallait travailler m’a peut-être donné une plus grande liberté de style. Mais j’avoue que j’avais des lacunes. Par conséquent, j’ai dû travailler encore plus dur. Parfois, je me sentais un peu seul.

Vous avez créé des parfums pour Gaultier, Dior, Saint Laurent, Armani, Lacroix, Elie Saab et beaucoup d’autres stylistes. Quel est votre point fort? Est-ce la sensibilité de mettre en pratique la vision du styliste?

Oui, je crois. J’ai toujours imaginé ce métier comme un acteur qui met sa voix, son corps et ses émotions au service du public en jouant dans une pièce de Molière ou Bertolt Brecht. À chaque fois il doit trouver la manière d’entrer dans une autre peau. Quand je ne travaille pas pour moi, j’essaie de réfléchir et de comprendre la manière dont travaille le styliste qui m’a demandé de créer un parfum pour lui. La création d’un parfum est toujours un dialogue et un échange d’informations. Les stylistes ont tous la même vision d’une femme: elle est féminine, sensuelle et a du glamour. Toutefois, une femme Jean-Paul Gaultier n’a pas du tout la même allure qu’une femme Elie Saab. Il faut donc voir les collections, comprendre l’histoire personnelle du styliste, connaître la motivation qui l’a poussé à faire de la mode et discuter avec les gens qui travaillent avec lui pour comprendre sa technique de travail. Une robe d’Elie Saab n’est pas faite de la même façon qu’une robe de Gaultier. Le but n’est pas de créer un parfum de Francis Kurkdjian, mais le parfum d’un styliste.

Parlons de business. Jean-Paul Gaultier gagne beaucoup plus d’argent avec les parfums qu’avec la mode. Vous êtes donc une mine d’or grâce à laquelle Gaultier peut créer des collections de prêt-à-porter et haute couture.
La mode n’aime pas le parfum. Les créateurs de mode qui aiment les créateurs de parfum sont très rares. Les parfumeurs sont considérés comme des industriels. Une collection de prêt-à-porter se vend peût-être à quelques milliers de pièces, tandis qu’un parfum se vend plusieurs millions de fois. La mode aime souligner son exclusivité. Dans la parfumerie, par contre, on mise sur la quantité.

 

PHOTOS: FRANCIS KURKDJIAN ET SES CRÉATIONS

Photos: Maison Francis Kurkdjian, Jean-Paul Gaultier, Juliette Has A Gun

Point de vente à Zurich: Parfumerie Osswald, Bahnhofstrasse 17, 8001 Zurich.

DEUXIÈME PARTIE DE L’INTERVIEW

http://jetsetfashionmagazine.com/wordpress/beauty/je-me-refugiais-dans-les-bras-de-ma-mere-et-son-manteau-de-fourrure

 

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