«L’IDEÉ DE CRÉER UN PARFUM POUR CATHERINE DENEUVE ÉTAIT TERRIFIANTE»

Yolanda Di Mambro March 25, 2013 Comments Off
«L’IDEÉ DE CRÉER UN PARFUM POUR CATHERINE DENEUVE ÉTAIT TERRIFIANTE»

Vous offrez aussi des parfums sur mesure pour une clientèle privée. Catherine Deneuve en fait partie. Comment avez-vous vécu l’expérience de créer un parfum pour une icône du style?
C’était terrifiant. On ne s’est pas rencontré tout de suite. Je lui ai soumis le parfum à la fin. Nous avons un ami commun qui par défi m’a dit ce qu’elle cherchait. J’ai donc travaillé dans mon coin jusqu’au moment où Mademoiselle Deneuve s’est un peu impatientée et voulait savoir où j’en étais. J’ai fini par l’appeler et on a fixé un rendez-vous. Travailler pour elle était un défi, vu que je lui ai recréé un parfum dont elle avait perdu trace et qu’après je lui ai créé son parfum – un hommage à Mademoiselle Deneuve.

Vous lui avez donc créé un parfum avant de la rencontrer.
Oui. Si on connaît trop quelqu’un, c’est très difficile de lui créer un parfum. On ne veut pas décevoir. Il faut donc garder une certaine distance. Je suis incapable de créer un parfum pour ma soeur ou ma mère. Rien ne relève plus du fantasme.

C’est vous qui avez choisi le nom de son parfum, c’est-à-dire Lumière Noire?
Lumière Noire est un nom que j’avais trouvé à l’époque où je travaillais pour Saint Laurent, avant l’arrivée de Tom Ford. J’ai un carnet avec des mots qui un jour pourraient devenir des parfums. Pour moi, ce nom résumait un peu Catherine Deneuve, une femme flamboyante qui a beaucoup d’humour et avec laquelle on rigole beaucoup. En même temps c’est ce côté blonde et froide, distance et proximité.

Comment a-t-elle réagi lorsqu’elle a senti le parfum pour la première fois?
Je pense qu’elle était très touchée d’avoir un parfum qui lui rend hommage. Elle adore les parfums, mais je sais qu’elle préfère deux autres parfums de ma maison. En fait, l’hommage qu’on vous fait peut être différent de votre goût. L’idée n’était pas tant de faire un parfum pour elle pour qu’elle le porte, mais un parfum de ma vision par rapport à elle.

Pourquoi offrez-vous des parfums sur mesure?
C’est une activité qui a été créé avant que la maison existe. À l’époque, je voulais montrer que je pouvais faire autre chose que des parfums pour les stylistes. Cela n’a pas marché comme je me l’imaginais. Mais je suis très content de le faire. Il y a peu de commandes, mais j’ai la chance de rencontrer toujours des gens fascinants et passionnés de parfums. Ces gens-là sont très généreux dans le partage de leurs idées et de leurs émotions. Si quelqu’un n’a pas cette générosité d’échange, je ne peux pas lui créer un parfum. Je ne peux pas créer pour quelqu’un qui n’a pas envie. J’adore vos questions. C’est un don. Je vous donne des réponses parce qu’il y a un échange, un dialogue. En parfumerie, c’est pareil. Il faut que je sens l’envie profonde d’une personne d’avoir un parfum.

Dans votre carrière de parfumeur, n’avez-vous jamais perdu l’inspiration?
C’est la raison pour laquelle je m’arrête l’année prochaine. Je suis fatigué. Je n’ai pas d’idées du tout. J’ai des idées pour les autres, mais pour moi je. J’ai envie de faire autre chose. Une pause créative me permettra de respirer.

Je pense qu’il est sage de s’arrêter pour quelques temps. Sinon vous risquez de finir comme Claude Montana, un des grands couturiers des années 80, qui d’un jour à l’autre a disparu de la scène.

C’était ma grande peur de disparaître après un parfum ou après une saison. Montana, c’était mon adolescence. Il était un de mes couturiers préférés. Je pense qu’il avait aussi un problème de drogue et de santé physique. Je connais de parfumeurs qui se sont drogués et qui sont morts. Il faut éviter de recourir à des artifices pour tenir physiquement et créativement. Mais il pas facile d’y resister.

Quels sont vos défis en tant que parfumeur?
Les défis créatifs. Je cherche le parfum qui arrivera à me faire arrêter la parfumerie.

Pensez-vous que le parfum parfait existe?
J’espère. C’est un peu comme ces artistes qui montent sur scène et qui décident un jour de s’arrêter. Un peu comme Greta Garbo qui a décidé d’arrêter le cinéma le jour où elle s’est sentie vieille. Je me dis qu’on jour je serai peut-être fatigué. La fatigue créative existe. Le fait de ne plus être dans son temps existe aussi, comme dans le cas de Monsieur Saint Laurent. J’aimerai bien trouver un jour la formule d’un parfum qui me fera dire: c’est le dernier de ma carrière.

 

PHOTOS: FRANCIS KURKDJIAN ET SES CRÉATIONS

Photos: Maison Francis Kurkdjian, Jean-Paul Gaultier, Juliette Has A Gun

PREMIÈRE PARTIE DE L’INTERVIEW

http://jetsetfashionmagazine.com/wordpress/beauty/ma-maison-de-parfum-est-une-garde-robe-olfactive

DEUXÈME PARTIE DE L’INTERVIEW

http://jetsetfashionmagazine.com/wordpress/beauty/je-me-refugiais-dans-les-bras-de-ma-mere-et-son-manteau-de-fourrure

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