«JE ME RÉFUGIAIS DANS LES BRAS DE MA MÈRE ET SON MANTEAU DE FOURRURE»

Yolanda Di Mambro March 22, 2013 Comments Off
«JE ME RÉFUGIAIS DANS LES BRAS DE MA MÈRE ET SON MANTEAU DE FOURRURE»

Pourquoi avez-vous fondé votre propre maison? C’était une question de liberté artistique?
C’était un choix par défaut. Ma carrière est liée à des échecs. J’ai fait la parfumerie parce que je n’ai pas réussi dans la mode. Il aurait été plus confortable d’être intégré dans une maison comme Guerlain ou Hermès. Même une petite maison m’aurait suffit. Je n’ai pas de problème d’égo. L’ouverture de ma maison est un choix que j’ai presque fait à regret, parce que l’opportunité d’être intégré dans une maison de parfum ne s’est jamais présentée.

C’est étonnant, vu le succès que vous aviez déjà à l’époque.

Je suis très tranché et marqué. J’aime bien le noir et le blanc, mais je n’aime pas le truc un peu gris. J’aime bien le gris dans le vestiaire, mais pas dans ma vie professionnelle. On m’a toujours appris que dans la vie il fallait faire des choix. J’essaie toujours d’avoir un avis sur les choses. Il se peut que l’idée de m’intégrer dans une maison effraie les gens. Je ne sais pas.

C’était sans doute votre destin.

Je pense qu’il faut toujours être en paix avec soi-même pour essayer d’avoir le moins de regrets possibles dans la vie. Le fait d’avoir une forme de sérénité permet de faire les choses mieux et d’une manière plus profonde.

Quelle est la différence entre la création d’un parfum pour un styliste et un parfum pour votre maison? Les attentes ne sont-elles pas plus élevées pour les parfums de votre maison ?
Dans ma maison, c’est comme si j’étais presque nu. Je ne peux pas me réfugier derrière un flacon, un nom ou une publicité. C’est beaucoup plus compliqué. Je suis responsable de tout. C’est donc une forme de nudité créative et artistique qui est très pesante parfois. Les gens pensent souvent qu’on est libre. Mais on n’est jamais libre dans la vie. Je ne suis pas libre de faire ce que je veux. La sanction vient toujours du client et du consommateur. Puis-je faire des choses encore plus créatives? Jusqu’à une certaine limite. Il y a des parfums que j’aime beaucoup et qui ont été salués par la critique, mais qui ne se vendent pas.

Quels sont les parfums de votre maison qui ne se vendent pas bien, mais qui vous sont chers?
Je les aime tous, sinon je ne les aurais pas créés. Mais j’aime encore plus ceux qui ne marchent pas. C’est comme le petit vilain canard d’une famille. Cologne Pour le Matin, Cologne Pour le Soir, Absolue Pour le Matin et Absolue Pour le Soir ? Des parfums incompris. Néanmoins, on va les garder au catalogue. Il n’est pas question de les retirer. C’est une question de respect.

Pourquoi êtes-vous si attaché aux Colognes Pour le Matin et Pour le Soir?
Ce sont peut-être deux créations trop personnelles par rapport aux autres parfums. Je les ai créées à l’ouverture de ma maison. Elles font quasiment partie des premiers parfums de la maison. Je ne porte pas de parfum, mais je pourrais porter ces deux-là. Il se peut que les gens ne comprennent pas ces facettes de ma personnalité.

Voulez-vous me raconter l’histoire de la Cologne Pour le Soir?
Mon père se parfumait avant d’aller se coucher le soir. Il le fait souvent encore aujourd’hui. En même temps, c’est lié à l’idée d’être dans une matière ou d’être protégé dans un manteau de fourrure. Quand j’étais petit, ma mère avait un long manteau de fourrure qu’elle portait souvent le dimanche lorsqu’on sortait en voiture. On s’asseyait à l’arrière de cette grosse voiture de type limousine. L’idée de la Cologne pour le Soir était donc celle de me réfugier dans le manteau de fourrure entre le bras de ma mère et de sentir l’odeur du rouge à lèvres et du parfum. Ou bien une maman qui vient vous embrasser avant de partir au bal le soir.

Et l’histoire de la Cologne Pour le Matin?
Je me réveille toujours très tôt vers 5 ou 6 heures du matin, même si je me couche tard. Je dors peux. J’aime beaucoup le matin et le soir, quand il y a une forme de solitude. Quand le soleil se lève le matin, il y a un soupçon de fraîcheur qui arrive. Dans la maison de mes parents au bord de la mer, il y a des haies de lavande, de romarin et de thym. Je prends les feuilles à la rosée du matin. Il y a cette idée de ressentir quelque chose de raffraîchissant, contrasté par l’idée d’une journée chaude qui va arriver. L’idée de retourner au lit. J’adore me coucher après avoir pris le petit déjeuner.

Où sera votre maison de parfum dans dix ans ?
La maison fêtera cinq ans l’année prochaine. Elle a une taille suffisament grande pour qu’on analyse ce qui fonctionne bien et ce qui ne fonctionne pas. Cela me donnera le temps de réfléchir à l’étappe suivante. C’est aussi une question de business. Il y a deux manières d’envisager une maison de parfumerie : soit vous suivez le chemin de Serge Lutens ou Annick Goutal en offrant un catalogue de 20 à 40 parfums, ce qui me paraît énorme, soit vous suivez un but plus rationnel et raisonné, en laissant aux parfums le temps de s’installer. C’est ce que Chanel a fait dans son histoire. Nous penchons plutôt pour l’attente. Nous ne voulons pas noyer le consommateur.

 

PHOTOS: FRANCIS KURKDJIAN ET SES CRÉATIONS

Photos: Maison Francis Kurkdjian, Jean-Paul Gaultier, Elie Saab, Lanvin, Guerlain Ferragamo


Video: Carven Parfums

PREMIÈRE PARTIE DE L’INTERVIEW

http://jetsetfashionmagazine.com/wordpress/beauty/ma-maison-de-parfum-est-une-garde-robe-olfactive

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